Affaire Swift

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Un nouvel abandon de la souveraineté européenne
par Jean-Claude Paye

Une fois de plus l’Union européenne cède aux exigences de Washington sans contrepartie : les États-Unis auront légalement accès aux informations bancaires des Européens, dès que le Traité de Lisbonne sera entré en vigueur et que le Parlement européen aura avalisé le nouvel accord. Au demeurant, avant même le vote parlementaire, ces dispositions sont déjà appliquées. Jean-Claude Paye analyse cette nouvelle concession.

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Jacques Barrot, commissaire européen chargé de la Justice et des Affaires intérieures. D’obédience démocrate-chrétienne et partisan indéfectible de l’Alliance atlantique, il mena en France une brillante carrière de parlementaire, de président du Conseil général de Haute Loire et de ministre. Il fut vice-président du Cercle de l’Industrie de Dominique Strauss-Kahn. Son suppléant, Laurent Wauquiez, est devenu secrétaire d’État à l’Emploi.

Ces dernières années, l’Union européenne et les États-Unis ont signé un ensemble d’accords en matière de remise des données personnelles : informations PNR des passagers aériens, données financières dans le cadre de l’affaire Swift. Un projet de transfert général est en préparation. Il s’agit de remettre, en permanence aux autorités américaines, une série d’informations privées, telles le numéro de la carte de crédit, les détails des comptes bancaires, les investissements réalisés, les connexions internet, la race, les opinions politiques, les moeurs, la religion.

Progressivement, l’Union transforme sa propre légalité, afin de permettre au droit états-unien de s’appliquer directement sur son territoire. Chaque nouvel accord constitue un nouvel abandon de souveraineté des pays membres de l’Union européenne. Le texte qui vient d’être signé entre l’UE et les USA, en matière de saisie des données financières, en est un exemple éclairant.

L’affaire Swift

Ce 30 novembre 2009, le Conseil des ministres de l’Intérieur de l’Union européenne a avalisé le projet d’accord établi par la Commission, qui permet aux autorités US de se saisir, sur les serveurs de la société Swift placés sur le sol européen, des données personnelles financières des citoyens des pays membres de l’Union. Cette ratification par le Conseil est la dernière étape du processus destiné à mettre fin au scandale de l’affaire Swift et à toute contestation du droit que se sont octroyé les États-Unis de se saisir des informations financières concernant les ressortissants européens.

L’affaire Swift avait éclaté lorsque, en 2006, la presse états-unienne avait révélé que cette société avait, depuis les attentats du 11 septembre 2001, transmis clandestinement, au Département du Trésor US, des dizaines de millions de données confidentielles concernant les opérations de ses clients. Swift, société américaine de droit belge, gère les échanges internationaux de quelques 8 000 institutions financières situées dans 208 pays. Elle assure le transfert de données relatives aux paiements, mais ne fait pas transiter d’argent.

Malgré la violation flagrante des droits, européen et belge, de protection des données personnelles, ce transfert n’a jamais été remis en cause. Au contraire, l’UE et les USA ont signé plusieurs accords destinés à légitimer cette capture.

Tous ont été justifiés par la lutte contre le terrorisme. La saisie par les autorités US était rendue possible par la particularité du système Swift. En effet, toutes les données contenues par le serveur européen, installé à La Haye, étaient également placées sur un second serveur placé aux États-Unis. Ce qui permettait aux douanes états-uniennes d’en prendre possession, le droit américain autorisant cette saisie.

Un nouvel accord UE-USA

Toutefois, depuis juin 2007, il a été prévu que les données Swift inter-européennes ne soient plus transférées aux USA, mais sur un second serveur européen. Cette nouvelle procédure s’avère formellement plus conforme au droit européen et supprimerait la possibilité des autorités états-uniennes de se saisir de ces informations. Ce nouveau serveur placé à Zurich est opérationnel depuis novembre de cette année.

Suite à cette réorganisation et contrairement à ce qui était affirmé lors des précédents accords, le Commissaire européen à la Justice Jacques Barrot a expliqué que les Vingt-Sept souhaitent donner, aux enquêteurs du Trésor américain, accès aux centres d’opérations européens gérés par Swift. Il a déclaré que « ce serait extrêmement dangereux à ce stade de cesser la surveillance et le contrôle de ces flux d’informations » et affirmé que les opérations américaines sur le serveur américain de Swift s’étaient révélées « un outil important et efficace ». Il a simplement repris les déclarations du juge Brugière, la « personnalité éminente » désignée par la Commission pour « contrôler » l’utilisation américaine des dizaines de millions de données transférées chaque année. Ce dernier avait prétendu que cette saisie avait « permis d’éviter un certain nombre d’attentats ». Aucun exemple, permettant de vérifier ces allégations, n’a été avancé. L’énonciation du caractère indispensable de la capture des données financières devient la preuve du succès de cette politique dans la lutte contre le terrorisme. Une identité est établie entre le mot et la chose.

Des justifications en trompe l’œil

L’énonciation de la lutte contre le terrorisme suffit à justifier la capture des données financières. Cependant, la réalité nous montre que les attentats sont généralement sont peu coûteux et ne nécessitent aucun déplacement important d’argent. . La raison invoquée prend un caractère surréaliste quand on sait que la commission officielle d’enquête sur les attentats du 11 septembre 2001 n’a pas voulu investiguer sur les mouvements de capitaux suspects, enregistrés les jours précédents les attentats. Pourtant, juste avant les attaques du 11 septembre, le 6, 7 et 8, il y a eu des options de vente exceptionnelles sur les actions des 2 compagnies aériennes [Americain et United Airlines] qui furent détournées par les pirates, ainsi que sur Merril Lynch, l’un des plus grands locataires du World Trade Center. Ces informations ont été révélées notamment par Ernst Welteke, président de la Deutsche Bank à l’époque, qui a aussi déclaré qu’il y avait beaucoup de faits qui prouvent que les personnes impliquées dans les attaques profitèrent d’informations confidentielles afin de réaliser des opérations suspectes. Tous ces éléments, le fait qu’un attentat terroriste ne nécessite pas d’importants transferts de fonds et la volonté politique de ne pas enquêter sur les transferts financiers suspects, nous indiquent que la capture des données financières des citoyens est bien un objectif en soi.

Souveraineté états-unienne sur le sol européen

La Commission a voulu d’abord signer un accord transitoire, qui a pris effet dès la mise en route du serveur de Zurich. Le processus de décision a été confié à la présidence suédoise et au Conseil, rejetant ainsi toute possibilité de décision partagée avec le Parlement. Cela a toute son importance car le Conseil suit quasiment toujours les positions des fonctionnaires permanents et ceux-ci, se révèlent, le plus souvent, être de simples relais des négociateurs américains. Le commissaire Jacques Barrot affirme réaliser un accord équilibré, mais il a dû reconnaître que le texte actuel n’inclut pas l’accès des autorités européennes aux transactions bancaires états-uniennes.

À cet accord transitoire doit succéder un texte définitif, tout aussi unilatéral. Il s’agirait, après 9 mois, de « renégocier » ce qui a été accepté dans l’urgence. Cet accord devrait être avalisé par le Parlement européen, quand le Traité de Lisbonne, qui donne à cette assemblée plus de pouvoirs en matière de police et de Justice, sera d’application. La volonté affichée d’attendre la ratification du Traité indique qu’il s’agit de faire reconnaître, par le Parlement, un droit permanent des autorités américaines de se saisir, sur le sol européen, des données personnelles des citoyens de l’Union. Les nouveaux « pouvoirs » accordés au Parlement trouvent leur raison d’être dans la légitimation des transferts de souveraineté de l’UE vers les USA.

Cette position a le mérite d’être transparente, de présenter le Traité, non pas comme un texte constitutionnel interne à l’Union, mais comme un acte d’intégration de l’UE dans une entité supranationale sous souveraineté états-unienne. Ce nouvel accord qui permet aux autorités US de capturer, sur le sol européen et sans aucune réciprocité, des données personnelles des citoyens de l’Union, représente un nouveau pas dans l’exercice de la souveraineté directe des institutions étasuniennes sur les populations européennes.

Une structure impériale asymétrique

La capture US des informations sur les citoyens européens, surtout celles relatives à leur transactions financières, doit être replacée dans le cadre de la formation du futur grand marché transatlantique à l’horizon 2015. Les accords, qui autorisent ce transfert vers les USA, ne constituent qu’une étape préparatoire, la condition préalable permettant l’installation d’un grand marché transatlantique, ainsi que la constitution d’une entité politique commune. Ayant pour base le droit états-unien, ce projet s’avérera être un grand marché des données personnelles, à travers lequel, ces informations confidentielles seront livrées au secteur privé. La transformation de la vie privée en marchandise va de pair avec sa surveillance policière, cette dernière étant la condition d’existence de la première. La capture des données par les autorités administratives étasuniennes constitue une nouvelle accumulation primitive capitaliste ayant pour objet l’installation de nouveaux rapports de propriété basé sur la fin de la propriété de soi.

Le caractère asymétrique de la capture des données personnelles : les autorités américaine ayant accès aux données européennes, sans qu’il soit question d’une quelconque réciprocité, nous révèle que au niveau du futur grand marché transatlantique, toutes les entreprises seront égales, mais certaines, les firmes US, le seront plus que d’autres.

L’utilisation par les autorités états-uniennes des données financières recueillies lors de « la lutte contre le terrorisme » a déjà commencé dans le cadre de « la lutte contre la fraude fiscale », dont les attaques contre la banque suisse UBS et l’instrumentalisation du G 20 du 1er et 2 avril 2009 ont été les épisodes les plus médiatisés.

A love story

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Capitalism : A love story

Documentaire de Michael Moore (Etats-Unis, 2H06). “Le capitalisme, c’est le mal et l’on ne réforme pas le mal, on l’éradique pour le remplacer par le bien pour tous : la démocratie”, affirme Michael Moore avec son dernier brûlot sur la crise économique aux Etats-Unis.

Vingt ans après avoir filmé les ravages causés dans sa ville de Flint par des licenciements massifs chez General Motors dans “Roger et moi”, Moore constate que “bien des villes aux Etats-Unis” sont aussi mal en point. Enfants en larmes à la rue ou forcés de dormir dans un camion avec leurs parents, familles ou retraités ruinés émaillent “Capitalism: a love story”. Car la crise actuelle frappe de plein fouet les Américains modestes dont cet “activiste politique”, s’est fait le porte-parole. Elle est liée, dit le film, à la collusion entre les grandes banques d’affaires et l’administration de l’ex-président George W. Bush, mais aussi à un travail de sape antérieur nommé “dérégulation”, qui a permis à Wall Street de se transformer en “vrai casino où l’on peut parier sur n’importe quoi”.

Maniant habilement, comme à son habitude, interviews sauvages, images choc, ironie dévastatrice et commentaires à l’emporte-pièce, Michael Moore illustre les excès du capitalisme à l’américaine.

http://www.capitalismalovestory.co.uk/intl/fr/

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Chute du dollar [2]

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Suite de l’article : Chute du dollar [1]

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Le pétrodollar est devenu la clé de l’hégémonie économique américaine dans les années 1970.

Un pétrodollar est un dollar gagné par un pays grâce à une vente de pétrole. Entre 1972 et 1974, le gouvernement des États-Unis promettait à l’Arabie Saoudite, dans le cadre de la Commission économique américano-saoudienne, d’apporter à la dynastie des Saoud son soutien technique et militaire, en échange de quoi l’Arabie Saoudite s’engageait à n’accepter que des règlements en dollars pour son pétrole. Cet accord, autour duquel aucune publicité n’a été faite et que le public comprend mal, permettait à la famille régnante en Arabie Saoudite d’obtenir la sécurité dont elle rêvait dans une région pleine de périls et fournissait aux États-Unis un allié sûr et essentiel parmi les membres de l’OPEP. L’Arabie Saoudite est le plus gros producteur de pétrole de l’OPEP, où elle occupe une position prépondérante. Elle est aussi le seul membre de ce cartel à ne pas être tenue de respecter un quota de productivité. C’est un « producteur fluctuant », ce qui signifie qu’elle peut augmenter ou diminuer sa production de pétrole pour provoquer une pénurie ou saturer le marché mondial. Par voie de conséquence, c’est pratiquement l’Arabie Saoudite qui détermine le prix du pétrole. Peu de temps après l’accord entre les États-Unis et le gouvernement saoudien, les autres pays de l’OPEP décidèrent de fonctionner selon le même principe et depuis cette date toutes les transactions pétrolières se font en dollars. Le standard pétrolier était devenu celui du dollar.

Pourquoi cela revêt-il une telle importance ?

Le pétrole n’est pas seulement le produit le plus important de tous les échanges internationaux. C’est le moteur de l’industrie, sans lequel aucune économie moderne ne peut fonctionner. Si l’on ne possède pas de pétrole, on est obligé d’en acheter, et si l’on veut l’acheter sur les marchés mondiaux, on est communément obligé de le payer en dollars. Les autres pays traitent les dollars comme l’or, ils les achètent et les accumulent, parce que sans dollars, ils ne peuvent pas acheter de pétrole. En 2002, un ancien ambassadeur des États-Unis en Arabie Saoudite déclara ceci à une commission du Congrès américain : « Ce que les Saoudiens auront accompli de plus remarquable, sur le plan historique, aura été entre autres d’insister pour que le prix du pétrole continue d’être en dollars, en partie par amitié pour les États-Unis. Ce qui fait que le Trésor américain peut émettre de la monnaie et acheter du pétrole, une prérogative unique par rapport aux autres pays. »

Ce système, qui fait du dollar la monnaie de réserve pour les échanges pétroliers a pour conséquence de maintenir la demande en dollars « artificiellement » forte. Cela permet aux États-Unis d’émettre des dollars à un coût quasiment nul pour financer des dépenses militaires plus importantes ainsi que la consommation de produits d’importations. Il est possible, en théorie, d’émettre des dollars en quantité illimitée. Tant que les États-Unis n’ont pas de rival sérieux et tant que les autres pays font confiance au dollar, le système se perpétue.

C’est ce contexte qui a servi de base essentielle à l’hégémonie économique des États-Unis depuis les années 1970. Cela va sans dire, ce système permet à l’administration américaine de contrôler avec efficacité le marché pétrolier mondial.

Le pétrodollar est l’une des bases fondamentales de l’économie mondiale moderne qui rejaillissent inévitablement sur la géopolitique. Tandis que, pour les élites politiques et économiques des États-Unis, il a été source d’avantages indéniables, il a lié inextricablement le destin de l’économie américaine au devenir du dollar en tant que monnaie de réserve mondiale.

Dans ces conditions, les dollars s’accumulèrent rapidement dans les banques étrangères, particulièrement celles qui desservaient les pays exportateurs de pétrole. Ces pétrodollars eurent une conséquence supplémentaire ; en effet contrairement à l’Europe occidentale et au Japon, la plupart des pays exportateurs de pétrole étaient limités en matière de consommation et de développement au plan national. C’est cette donnée qui amena l’administration Nixon à persuader ces pays d’ acheter des obligations et des bons du trésor américains, stratégie que les administrations suivantes adoptèrent pour réduire une balance des paiements fortement déficitaire. En effet les exportateurs de pétrole ont pu réinjecter ces pétrodollars dans le système économique des États-Unis avec un risque zéro. « Tant que le pétrole de l’OPEP était libellé en dollars et tant que l’OPEP investissait ses dollars dans des placements du gouvernement américain, ce dernier bénéficiait d’un double prêt. La première partie de ce prêt concernait le pétrole : le gouvernement pouvait émettre des dollars pour payer le pétrole, ce qui dispensait l’économie américaine de produire des biens et des services en échange du pétrole jusqu’à ce que l’OPEP achète des biens et des services avec ces dollars. Il est évident que cette stratégie ne pouvait fonctionner que si le dollar était utilisé pour les transactions pétrolières. La seconde partie du prêt concernait toutes les autres économies, contraintes de payer leur pétrole en dollars mais n’ayant pas la possibilité d’en émettre. Ces économies étaient obligées d’échanger leurs biens et services contre des dollars afin de pouvoir acheter à l’OPEP. » (David E. Spiro, The Hidden Hand of American Hegemony : Petrodollar Recycling and International Markets, Ithaca : Cornell UP, 1999, p. 121)

Pendant longtemps, tout se passa sans encombre. Toutefois, la fin du bloc soviétique, l’émergence d’une nouvelle Europe unifiée ainsi que la création de l’Union monétaire européenne au début des années 1990 entraînèrent en une remise en question sans précédent de la situation de leader mondial des États-Unis. En particulier la création de l’euro fin 1999 ajouta une donnée entièrement nouvelle au système financier mondial. La création de l’euro est l’événement qui a le plus marqué les marchés financiers mondiaux depuis l’abandon de la couverture-or du dollar par les États-Unis en 1971. Quelques années à peine après sa naissance, l’euro constitue une réelle alternative, devenant la deuxième monnaie mondiale sur les marchés financiers.

Si une partie importante des échanges pétroliers se déroulaient en euros et non plus en dollars, bien plus de pays seraient amenés à détenir de plus grandes quantités d’euros dans leurs réserves. D’après un rapport du groupe HSBC de juin 2003, un abandon du dollar, même limité, ou une modification des flux entraînerait des conséquences importantes. Le dollar serait alors obligé de se mesurer à l’euro dans la conquête du capital mondial. Non seulement l’Europe n’aurait plus besoin de dollars, mais le Japon, qui importe 80% de son pétrole du Moyen Orient, devrait convertir en euros ses actifs en dollars. Les États-Unis, l’un des principaux importateurs de pétrole du monde, se verraient également obligés de détenir une réserve conséquente d’euros, ce qui entraînerait des conséquences désastreuses pour les tentatives américaines de gestion monétaire : l’administration des États-Unis serait forcée de modifier de manière significative sa politique actuelle en matière de taxes, de déficit et de commerce, tous domaines qui connaissent à l’heure actuelle la plus grande instabilité.

Aujourd’hui les Américains dépensent 700 milliards de dollars de plus qu’ils ne produisent, ils sont donc obligés d’emprunter cette somme. Cela signifie que chaque citoyen américain dispose de biens d’importation dont la valeur excède de 3000 dollars ses revenus . Les États-Unis obtiennent cette somme rondelette des banques centrales de la Chine, du Japon et des pays européens, parce que celles-ci détiennent des réserves en dollars. À l’heure actuelle, la Chine est le plus gros détenteur de devises américaines, avec $853.7 milliards de dollars, le Japon vient en deuxième avec plus de 850 milliards d’actifs en dollars. Le reste du monde est donc constitué de vendeurs – la Chine, le Japon et l’Union Européenne. Le reste du monde investit, produit, exporte vers les États-Unis et leur prête de plus en plus d’argent. Le rapport du FMI de 2005 souligne la fragilité croissante de l’économie américaine. Il souligne le fait que l’économie américaine dépend de plus en plus de ce que le rapport du FMI qualifie « d’emprunts sans précédent » à l’étranger. Le rapport affirme ensuite que la position déficitaire des États-Unis est intenable à long terme. Le 14 mars 2006 David M. Walker, Contrôleur général des États-Unis, a lancé une mise en garde concernant la détérioration de la situation financière de son pays, affirmant que « de trop nombreux Américains – des consommateurs aux élus – dépensent aujours’hui sans souci du lendemain. De nombreux Américains, à l’image de leur gouvernement, vivent au dessus de leurs moyens et sont gravement endettés ». Quel est le rapport entre tout ceci et l’Irak et l’Iran ?

Le récent conflit en Irak nous permet d’étudier le lien entre le rôle de monnaie de réserve du dollar et les relations des États-Unis avec les pays producteurs de pétrole. Le 6 novembre 2000, alors que les Américains étaient absorbés par les résultats controversés du scrutin présidentiel en Floride, le gouvernement irakien annonça qu’il allait cesser d’accepter les paiements en dollars pour le pétrole vendu dans le cadre du programme Pétrole contre Nourriture et qu’il avait décidé que l’euro serait désormais la monnaie utilisée dans les transactions pétrolières de l’Irak – utilisant ainsi de l’« arme secrète » de l’Irak. C’était la première fois qu’un pays de ’OPEP osait violer la règle des prix libellés en dollars. Depuis cette époque, l’euro a pris de la valeur et le dollar n’a cessé de chuter. Cela fait un certain temps que la Lybie appelle à utiliser l’euro plutôt que le dollar pour les transactions pétrolières. En 2001, l’ambassadeur du Vénézuéla en Russie a mentionné la possibilité que son pays adopte l’euro pour toutes ses ventes de pétrole. L’Iran, la Russie et d’autres pays ont également indiqué être désireux de recevoir des euros en échange de leur brut. Le marché pétrolier étant crucial pour l’hégémonie américaine, ces intentions constituent de très graves menaces potentielles pour la solidité de l’économie américaine ainsi que pour l’hégémonie des États-Unis au niveau mondial.

Les États-Unis, avec leurs alliés britanniques, sont intervenus militairement en Irak en mars 2003 et ont mis en place leur propre administration pour diriger le pays. Il se pourrait bien que l’Histoire se souvienne de l’invasion de l’Irak et de l’occupation qui s’en est suivie comme de la première « Guerre des pétrodevises ». Nous disposons dès à présent de preuves innombrables que l’invasion de l’Irak était moins motivée par la menace qu’aurait constitué le programme d’armes de destruction massive de Saddam ou, a fortiori, par le désir de combattre le terrorisme international que par la volonté de prendre le contrôle des réserves pétrolières irakiennes, et, ce faisant, de conserver au dollar américain sa place de monnaie dominante sur le marché pétrolier international. En juin 2003 Paul Wolfowitz, alors secrétaire adjoint à la Défense, à qui l’on demandait pourquoi l’Irak, qui ne possédait pas d’armes de destruction massive, avait été envahi alors que la Corée du Nord qui affirmait détenir des moyens de dissuasion nucléaire ne l’était pas, répondit que la principale différence entre la Corée du Nord et l’Irak résidait dans le fait que sur le plan économique, [les États-Unis n’avaient] pas d’autre choix que d’intervenir en Irak. Bien entendu, c’est un ensemble complexe de facteurs et de motivations qui a conduit le gouvernement américain à faire la guerre en l’Irak. Il semble bien que le maintien du dollar dans son statut de monnaie dominante des échanges pétroliers a joué un rôle décisif, peut-être le rôle déterminant, davantage encore que le désir de contrôler le pétrole lui-même.

Deux mois après l’invasion, les comptes irakiens en euros furent à nouveau changés en dollars et il fut annoncé qu’une fois de plus, seuls les dollars américains seraient acceptés en règlement du pétrole irakien. Le dollar avait encore une fois retrouvé son statut de monnaie dominante. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Il arrive fréquemment que les guerres ne se passent pas comme prévu.

Ironiquement, l’invasion de l’Irak et ses « milliers » d’erreurs « tactiques » – ainsi que l’a récemment admis la secrétaire d’État Condoleeza Rice – avait pour but d’assurer et de renforcer la position dominante des États-Unis dans la période post-Guerre Froide. Fait paradoxal, malgré toutes ces avancées militaires et politiques et la mainmise de plus en plus ferme du pouvoir militaire des États-Unis en Eurasie, pour diverses raisons économiques et politique un nombre croissant de producteurs de pétrole au Moyen Orient, en Amérique du Sud et en Russie parlent de libeller ouvertement en euros et non plus en dollars leurs transactions pétrolières ou de lier son prix à un panier de devises. Ces mesures accéléreraient la chute du dollar et renforceraient la position de l’euro comme deuxième monnaie de réserve. Si la solidité de l’économie d’une nation se résumait à celle de sa monnaie, et si le dollar continuait à se dévaluer, l’économie américaine irait droit dans le mur vu la conjoncture.

Les États-Unis et autres pays occidentaux sont capables, grâce à leur supériorité militaire, de s’emparer du pétrole irakien (et iranien), cependant cette supériorité ne suffit pas à garantir qu’ils le conserveront. Loin d’empêcher le dollar de chuter, il est possible que leur agressivité et leur arrogance produise le résultat inverse, en incitant les pays de l’OPEP à opter en bloc pour l’euro. Depuis 2001 les dépôts en euros des pays de l’OPEP ont connu une nette augmentation au détriment des dépôts en dollars. Les dépôts libellés en dollars, qui représentaient 75% de la totalité des dépôts au début du deuxième semestre 2001, sont tombés à 61.5% à la fin du deuxième semestre 2004. Au cours de cette même période, la part des dépôts libellés en euros est passée de 12% à 20%.

Pendant ce temps, nombreux seront les morts et les blessés. En Irak, par exemple, « les chiffres des pertes civiles n’ont cessé d’augmenter inexorablement depuis le début de l’invasion des forces armées sous commandement américain » Ceux qui se berçaient de l’espoir qu’une victoire militaire des États-Unis en Irak résulterait, on ne sait comment, en un monde plus paisible vont tomber de haut. Les chiffres révélés par le Projet Irak Body Count (IBC) ( www.iraqbodycount.org/background_fr.php ) le 9 mars 2006 montraient que le nombre total de victimes civiles a augmenté année après année depuis le 1er mai 2003 (date à laquelle le président Bush avait annoncé que « les opérations militaires d’envergure avaient pris fin »). En février dernier, l’administration Bush a rebaptisé sa « Guerre Mondiale contre le Terrorisme » la « Longue Guerre ». Dans le cadre du rapport sur la sécurité qu’il présente au Congrès tous les quatre ans, le Pentagone vient de nouveau de pondre une « analyse des menaces » totalement hyperbolique, où il est affirmé que la menace que constitue le militantisme islamique dans le monde s’est aggravée et que la guerre à vaste échelle, à fronts multiples qu’il faut mener contre elle durera plusieurs décennies, [1] d’où la nouvelle appellation.

Bulent Gokay est Maître de Conférence en Relations en Internationales, à la School of Politics, International Relations and Philosophy, Keele University – Royaume-Uni.
On peut lui écrire à cette adresse : b.gokay@intr.keele.ac.uk

- Source : La Pravda
http://english.pravda.ru

- Traduction : Catherine-Françoise Karaguézian www.egueule.com pour Le Grand Soir.

- Article vu sur De defensa www.dedefensa.org

Chute du dollar [1]

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La Pravda, 15 mai 2006.

La perte d’influence des États-Unis dans le siècle asiatique.

Tout au long de l’histoire les empires et leurs civilisations ont connu un commencement et une fin. Pendant la première partie du siècle dernier, les États-Unis ont tranquillement bâti leur empire, en commençant par l’Amérique du Nord, puis l’Amérique Centrale, et l’Amérique du Sud. Peu après la Deuxième Guerre Mondiale, ils se sont efforcés de maximaliser les avantages qu’ils avaient acquis, ainsi que le pouvoir qu’ils avaient exercé entre 1943 et 1945 grâce à leur victoire sur l’Allemagne et le Japon, et aussi grâce aux pertes massives subies par les Soviétiques et au grave endettement et aux lourdes conséquences financières que la guerre avait entraînés pour les Britanniques. Les États-Unis endossèrent le rôle principal sur la scène occidentale, d’une part en contenant l’Union Soviétique et en empêchant la révolution communiste de se propager au delà des frontières du bloc soviétique, et d’autre part en s’assurant d’une domination sans conteste de l’Amérique sur le reste de l’Occident.

À l’époque de la Guerre Froide, la position dominante des États-Unis dans le monde n’était pratiquement pas remise en question. Néanmoins, suite à la chute de l’Union soviétique en 1991, la stratégie globale des États-Unis (ce qui faisait la cohérence de ses objectifs de base,) commença à se déliter. Une fois le danger communiste écarté pour de bon, la suprématie américaine perdait son statut de condition sine qua non du système occidental.

Depuis le 20 septembre 2002, le gouvernement des États-Unis a renoncé à son ancien multilatéralisme dans le domaine des affaires internationales et a adopté une position impériale, la soi-disant doctrine Bush.

Ce nouvel agenda est basé sur des valeurs militaristes et impérialistes, plus un soupçon de théocratie. Il rappelle énormément la politique extérieure que menaient les États-Unis à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, lorsque, selon certaines lectures, ils cherchèrent activement à dominer la totalité des Caraïbes, de l’Amérique Centrale et même le Pacifique occidental.

Six mois après que le public ait pris connaissance de la doctrine Bush, la nouvelle doctrine américaine fut mise en application et invoquée pour justifier une agression gratuite de l’Irak par l’administration néoconservatrice des États-Unis. Le renversement du régime de Saddam Hussein, en dépit de l’absence de soutien des Nations Unies et de la forte opposition d’alliés traditionnels des États-Unis, constituait une démonstration sans équivoque de la nouvelle politique extérieure unilatéraliste de ces derniers. Le « changement de régime » à Bagdad n’était pas un événement isolé, mais la salve d’ouverture d’un programme néoconservateur beaucoup plus vaste. Les néoconservateurs sont partisans d’un « changement de paradigme, par lequel les États-Unis véhiculent les valeurs américaines en faisant étalage de la puissance américaine – par la force, si besoin est. » Ce programme cherche à appliquer les vieilles doctrines impérialistes à l’hégémonisme américain, s’aidant cependant des nouveaux outils politiques et militaires post-coloniaux. Ce phénomène a fait l’objet d’une description très claire d’Irving Kristol, qui est considéré comme le fondateur du néoconservatisme américain. « Il serait naturel que les États-UNis jouent un rôle beaucoup plus dominant dans les affaires internationales, qu’ils commandent et ordonnent ce qui doit se faire. Les gens ont besoin de cela ».

Depuis 2005, une crise iranienne couve. Les médias amplifient le spectre de la « menace » iranienne dans le monde entier. Dans le but de justifier une opération militaire contre l’Iran, les dirigeants néoconservateurs des États-Unis ont entamé une campagne de diabolisation de ce pays, qui présente le tout dernier avatar des ennemis de l’Amérique ; campagne qui rappelle beaucoup celle menée contre Saddam Hussein au cours de la période qui avait précédé l’invasion de l’Irak. Ils se sont beaucoup démenés pour faire croire aux gens que l’Iran est dirigé par de dangereux malades mentaux qui essaient de fabriquer une bombe atomique, et qui n’hésiteraient pas à bombarder une – ou plusieurs – grandes villes américaines. Face à un tel danger, une seule réaction s’impose : il faut déclarer une guerre préventive. Les spéculations concernant l’éventualité d’attaques américaines et israéliennes de l’Iran font désormais partie de la propagande guerrière dans les médias occidentaux.

Un récent rapport du Groupe de recherches d’Oxford (Oxford research ) [1]révèle que tout bombardement de l’Iran par les États-Unis ou par leurs alliés israéliens entraînerait la mort inutile de nombreux innocents. « Une attaque américaine de l’infrastructure nucléaire iranienne déclencherait un conflit prolongé dans lequel l’Irak, Israël et le Liban, en plus des États-Unis et de l’Iran, se retrouveraient probablement impliqués ; il est également possible que les États occidentaux du Golfe s’y retrouvent impliqués, » peut-on lire dans ce rapport rédigé par Paul Rogers. Il y est également avancé que les morts de militaires atteindraient plusieurs milliers lors de la première vague d’attaques de l’Iran, en particulier après l’attaque des bases aériennes et des casernes des Gardes Révolutionnaires. Des centaines de civils, au bas mot, seraient tués, surtout dans la volonté de détruire les sites techniques essentiels à l’infrastructure nucléaire et à la fabrication de missiles : nombre de ces usines sont situées en zone urbaine. Si le conflit venait à s’étendre, surtout au cas où les attaquants chercheraient à prévenir les ripostes des Iraniens, ou à y réagir, un nombre beaucoup plus important de victimes serait finalement à déplorer.

De nombreux observateurs considèrent la clique néoconservatrice américaine, avec son programme, comme faisant partie d’une conspiration. Le présent article, cependant, part du principe qu’ils font simplement partie d’un plus vaste ensemble de structures systémiques mondiales. Ce point de vue naît de la constatation que les lobbies des secteurs de l’énergie, de l’électronique, de l’armement et des médias influents et autres représentants de l’industrie de la communication aux États-Unis se dissimulent toujours à l’intérieur de secteurs clés du gouvernement. Le but de ces lobbies est de conserver leur position privilégiée. Des membres importants de l’élite économique et politique réagissent désormais directement aux changements qui ont affecté le monde depuis la fin de la Guerre Froide. Il ne s’agit pas là d’une conspiration mais de la simple routine dans le monde des affaires.

Depuis la fin de la Guerre Froide, les États-Unis ont mené quatre guerres : deux en Irak, une en ex-Yougoslavie, et une en Afghanistan ; ils menacent d’en livrer davantage. Toute cette agressivité ne résulte pas d’une théorie paranoïaque, mais tout simplement de la convergence d’intérêts politiques et économiques estampillés « guerre anti-terroriste ». Cet argument est basé sur tout autre chose que la vision d’une poignée de personnages malfaisants qui conspireraient en secret contre le peuple pour réaliser leurs buts nauséabonds. Toutefois, ne pas adhérer à la théorie de la conspiration ne signifie pas ignorer qu’il existe réellement des conspirations, associations de malfaiteurs ou autres. En particulier, le paysage politique américain fourmille d’exemples de conspirations illégales impliquant des politiciens, des entreprises et des membres du gouvernement ; le Watergate et l’Irangate en font partie.

Ceci posé, le conspirationnisme détourne l’attention des vraies données géopolitiques qui sous-tendent les événements politico-économiques. Les théories conspirationnistes ont tendance à faire abstraction des forces impersonnelles comme les structures politiques et économiques, les forces géopolitiques, l’économie de marché, la mondialisation et autres causes similaires par lesquelles on peut expliquer les actions humaines. Elles partent du principe que ce sont les sociétés secrètes qui façonnent l’histoire de l’humanité. Bien que de vraies conspirations se soient ourdies au cours de l’histoire, l’histoire elle-même n’est pas une conspiration.

La puissance économique des États-Unis, qui stagnait depuis les années 1970, décline depuis la fin de la Guerre Froide. En particulier, leur part dans les échanges mondiaux et la production a sensiblement diminué depuis cette période, et leur force économique, comparée à celles de l’Union Européenne et du groupe est-asiatique (Japon, Chine et autres pays du Sud-Est asiatique) est également en recul. Il est possible d’interpréter le recours persistant des Américains à la force comme une réaction à leur déclin économique et non pas uniquement à la situation géopolitique post-Guerre Froide. Les dirigeants néoconservateurs américains considèrent la force armée comme une sorte de joker que l’on peut utiliser pour vaincre ses adversaires, et qui a le pouvoir d’enrayer ce déclin. C’est ce que l’administration Bush essaie de faire : créer un monde militarisé dans lequel la puissance militaire des États-Unis puisse changer les règles du jeu et les redéfinir. Cette entreprise constitue un but manifeste, un programme spécifique – il ne s’agit pas d’une conspiration. C’est simplement la manière dont le système fonctionne de nos jours et l’administration américaine utilise à son profit les caractéristiques structurelles existantes. Le présent article tente d’expliquer de manière principalement macro-économique les origines et les motivations de la politique récente des États-Unis telle que l’a définie l’administration néoconservatrice de Bush.

« Imaginez que vous soyez gravement endetté mais que vous fassiez tous les jours pour des millions de dollars de chèques en bois : encore une voiture de luxe ! Une résidence secondaire au bord de la mer ! Un fabuleux voyage autour du monde ! Vos chèques devraient être dénués de valeur, mais vous continuez de vous en servir pour acheter des choses parce qu’ils n’atteignent jamais la banque ! Vous êtes convenus, avec les propriétaires d’un bien qui fait l’objet de la convoitise générale, mettons du pétrole ou du carburant, qu’ils n’accepteraient que vos seuls chèques comme unique moyen de paiement. Par conséquent tout le monde est obligé de thésauriser vos chèques, afin de pouvoir acheter du pétrole. Se voyant contraints de disposer d’un stock de vos chèques, les gens les emploient également pour effectuer d’autre paiements. Vous payez par exemple un téléviseur par chèque : le vendeur de téléviseurs échange alors votre chèque contre du pétrole ou de l’essence, le vendeur de carburant achète des tomates au marchand de fruits et légumes, le marchand de primeurs s’en sert pour acheter du pain, le boulanger l’échange contre de la farine et le cycle continue indéfiniment, sans que votre chèque n’arrive jamais à la banque. Votre compte est à découvert, mais tant que votre chèque n’atteint pas la banque, vous n’êtes pas obligé de rembourser. En réalité, vous avez eu votre téléviseur pour rien. Telle est la situation privilégiée des États-Unis depuis trente ans. »

Depuis l’émergence des États-Unis comme N°1 mondial des superpuissances à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, l’hégémonie américaine repose sur trois principes fondamentaux :

1) l’écrasante supériorité militaire des États-Unis par rapport à l’ensemble de ses rivaux,

2) la supériorité des méthodes de production des États-Unis ainsi que la solidité relative de leur économie,

3) le contrôle des marchés mondiaux, avec un dollar américain jouant le rôle de monnaie de réserve au niveau planétaire.

Le rôle du dollar est sans doute le plus important de ces trois principes, bien que les deux autres soient également essentiels. Le dollar US est la monnaie de réserve universelle, ce qui signifie que les banques centrales du monde entier gardent en réserve d’énormes quantités de dollars ; en conséquence, aujourd’hui l’Amérique emprunte pratiquement au monde entier, sans conserver d’autres devises en réserve. Parce que le dollar est, ipso facto, la monnaie de réserve universelle, les réserves officielles de monnaie sont pour les deux-tiers environ constituées de dollars. L’Amérique n’a pas besoin d’être concurrentielle en matière de taux d’intérêt par rapport aux autres devises, et même si ses taux d’intérêt sont bas, le capital se précipite sur le dollar. Plus les quantités de dollars en circulation en dehors des États-Unis ou investies par des étrangers dans des actifs américains sont importantes, plus le reste de la planète est obligé de fournir aux États-Unis des biens et des services en échange de ces dollars. Les États-Unis peuvent même s’offrir le luxe de dettes dont le montant est exprimé dans sa propre monnaie !

Les Américains ont une balance des paiements déficitaire ; ils dépensent plus d’argent dans les autres pays (en achetant leurs produits, en y faisant des investissements, ou en leur donnant des dollars) qu’ils n’en dépensent aux États-Unis. Ce sont les banques centrales des autres pays qui détiennent tous ces dollars supplémentaires. Les banques n’exigent pas des États-Unis qu’ils fournissent leur équivalent en or ou dans d’autres devises. Tant que les banques étrangères acceptent les dollars et les considèrent comme de l’or, les dollars font office de réserve.

L’économie américaine a commencé à dominer le monde au début du XXe siècle. Le dollar américain était alors indexé sur l’or, ce qui fait que la valeur du dollar ne fluctuait jamais, correspondant toujours à la même quantité d’or. La majeure partie de l’argent n’était que du papier, tout comme aujourd’hui, mais les gouvernements avaient l’obligation d’échanger ce papier contre de l’or sur demande. Cette « convertibilité » plafonnait la quantité de billets de banque que les gouvernements pouvaient émettre, pour éviter l’inflation. Ce lien entre le papier-monnaie et l’or résultait de la loi et de l’usage. La Réserve Fédérale, fondée en 1913, avait pour mission de s’assurer qu’à chaque dollar de monnaie fiduciaire correspondait au moins 40 cents d’or. Contrairement à aujourd’hui, l’inflation constante n’existait pas. Les proportions que prit l’inflation, ainsi que le déficit gouvernemental astronomique pendant la Grande Dépression (1929-1931) rendirent impossible le soutien du dollar par l’or. Dès le début des années trente, ceci permit au président Roosvelt de fixer à son gré le ratio dollar-or. Jusqu’à cette date, les États-Unis étaient probablement la plus grande puissance économique mondiale, mais, d’un point de vue économique, ils n’étaient pas un empire. La valeur immuable du dollar ne permettait pas au gouvernement des États-Unis de tirer avantage d’autres pays, les dollars étant convertibles en or.

L’empire américain est né, dans le vrai sens économique du terme, à l’issue de la conférence de Bretton Woods [2] en 1944. Après 1944, l’étalon-or ne fut pas rétabli, cependant les gouvernements étrangers, et eux seuls, pouvaient, s’ils le souhaitaient, convertir leurs dollars en or. Par voie de conséquence, le dollar devint la monnaie de réserve universelle. Personne n’avait prévu ce rebondissement, qui découlait directement de la position dominante des États-Unis dans le monde : plus de la moitié des transactions monétaires internationales utilisaient le dollar, plus de la moitié de la production mondiale provenait des États-Unis ; de plus, les États-Unis étaient en possession d’une importante partie des réserves d’or mondiales. Dès 1945, les États-Unis avaient accumulé 80% de l’or de la planète et 40% de la production mondiale.

La politique d’agression des années 1960 fit cependant peser une menace sur la stabilité du dollar américain. L’économie américaine subit un déficit cumulatif de sa réserve. En particulier, le financement de la guerre du Vietnam mena à l’émission d’un flot continu de dollars. Sur le plan financier, la guerre du Vietnam fut un véritable désastre. Les États-Unis émirent et dépensèrent plus d’argent que ne leur permettaient leurs réserves d’or. En 1963, la réserve américaine d’or de Manhattan avait diminué de façon inquiétante : elle couvrait tout juste les sommes que les banques centrales étrangères étaient susceptibles de réclamer. En 1970, la couverture-or était tombée à 55%, en 1971 elle n’était plus que de 22%. Avant la guerre du Vietnam, les États-Unis possédaient une réserve d’or de 30 milliards de dollars, mais ils dépensèrent plus de 500 milliards rien que pour la guerre. À cette époque, la période de reconstruction d’après-guerre avait pris fin et les économies européennes et japonaises étaient devenues plus performantes par rapport à celle des États-Unis, ce qui augmentait la pression sur le dollar américain. En 1965, le fait que le système financier américain était mis à rude épreuve éclata au grand jour lorsque de Gaulle exigea que les États-Unis s’acquittent en or de leur dette de 300 millions de dollars.

Cette crise atteignit son apogée lorsqu’en 1970-1971 d’autres banques centrales étrangères tentèrent de convertir en or leurs réserves de dollars. En réaction à un abandon du dollar, le gouvernement des États-Unis se dispensa d’honorer sa dette, en suspendant la convertibilité du dollar en or le 15 août 1971. Il n’y avait pas, semble-t-il, d’autre choix : il était impossible au gouvernement américain de racheter ses dollars avec de l’or. Si les gouvernements et les banques centrales avaient essayé de convertir en une seule fois ne fût-ce qu’un quart de leurs réserves de dollars, les États-Unis se seraient trouvés dans l’impossibilité d’honorer leurs obligations. Ainsi prenait fin le système instauré par les Accords de Bretton Woods ; cette grave crise dérivant d’une perte significative de confiance dans le dollar. Conséquemment, le dollar devint une monnaie « flottante » dans le marché international des devises, ce qui affaiblit sa position hégémonique. À ce stade, le dollar n’eut plus de soutien stable hormis les « pleine foi et crédit » [3] du gouvernement américain. À partir de ce moment, il fallait que les États-Unis trouvent un moyen de convaincre le reste du monde de continuer à accepter le dollar dévalué en échange des biens et services dont les États-Unis avaient besoin. Ils devaient trouver une raison économique qui obligerait le reste de la planète à détenir des dollars : le pétrole la leur fournit et pétrodollar devint le mot clé.

Suite Chute du dollar [2]

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